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Soju et hoesik : la culture de l'alcool en entreprise coréenne

28 juillet 2026 8 min de lecture L'équipe Korean Stories
Service du soju à deux mains lors d'un dîner coréen, verres et grill à côté
Photo : Kai Hendry · CC BY 2.0 via Wikimedia Commons

Un verre qu'on tend à deux mains, qu'on ne se ressert jamais soi-même, et une soirée qui ne s'arrête presque jamais à un seul lieu : le 회식 hoesik, le dîner d'entreprise arrosé au soju, reste l'un des rituels sociaux coréens les plus commentés — et l'un de ceux qui changent le plus vite. Voici ce qu'il y a vraiment derrière la bouteille verte.

Le soju, un alcool moins « traditionnel » qu'il n'y paraît

Le 소주 soju que l'on boit aujourd'hui n'a presque plus rien à voir avec celui d'il y a un siècle. À l'origine, c'est un alcool distillé — la technique serait arrivée en péninsule coréenne sous la dynastie Goryeo, via les garnisons mongoles installées à Kaesong, Andong et sur l'île de Jeju au XIIIe siècle. Le degré d'alcool a longtemps été élevé : environ 35° dans les années 1920, encore 30° en 1965.

Cette même année 1965 change tout : pour préserver les récoltes de riz en période de pénurie alimentaire, le gouvernement interdit de distiller de l'alcool à partir de céréales. Le soju traditionnel disparaît presque totalement, remplacé par le soju « dilué » (희석식) que l'on connaît aujourd'hui : de l'éthanol industriel à ~95 % de pureté, produit à partir de tapioca ou de patate douce, simplement coupé à l'eau et additionné d'arômes. Ce n'est donc plus, techniquement, un alcool de riz.

Deux marques dominent très largement le marché : 참이슬 Chamisul, du groupe HiteJinro (héritier de Jinro, fondé en 1924), et 처음처럼 Chum-Churum, de Lotte Chilsung — HiteJinro pèserait environ 60 % du marché, Lotte Chilsung 18 à 23 %. Fait notable : le degré d'alcool ne cesse de baisser, poussé par la demande d'une consommation « healthy pleasure ». Chamisul, par exemple :

AnnéeDegré Chamisul
199823°
201417,8°
202016,9°
202416°
202615,7°

Côté prix, l'écart est frappant : une bouteille de 360 ml coûte environ 1 300-1 340 ₩ en grande surface, 1 900-2 100 ₩ en supérette — mais grimpe à 4 000-7 000 ₩ au restaurant, un poste que les baisses de prix de gros ne répercutent presque jamais.

Le hoesik, un dîner qui n'est pas (tout à fait) facultatif

Le 회식 désigne simplement un repas collectif, mais dans l'entreprise coréenne il a une fonction bien précise : souder l'équipe, entretenir les liens hiérarchiques, et parfois faire passer des messages qu'on n'ose pas formuler au bureau. Il se déroule rarement en une seule étape : un dîner (1차), suivi très souvent d'un 2차 i-cha (un bar ou un karaoké), parfois un 3차.

Dans notre histoire consacrée au premier hoesik d'Emma, tout commence par une offrande de verre — le moment le plus codifié de la soirée :

Directeur (부장님)
에마 씨, 한 잔 받으세요.
Emma, acceptez un verre.
Emma
감사합니다, 부장님. 제가 한 잔 드리겠습니다.
Merci, Monsieur. Laissez-moi vous servir à mon tour.
Sujin (collègue)
에마 씨, 두 손으로 드려야 해요.
Emma, il faut servir à deux mains. (la règle d'or du hoesik)

Ce n'est pas un folklore anodin : en 2007, la cour d'appel de Séoul a condamné un supérieur hiérarchique à 30 millions de wons de dommages et intérêts envers une employée forcée d'assister à des hoesik au moins deux fois par semaine jusqu'à des heures tardives. Le tribunal a jugé que forcer quelqu'un à boire malgré un refus explicite portait atteinte à son autonomie personnelle. Aujourd'hui, la participation imposée à un hoesik ou l'exclusion punitive de ceux qui refusent sont explicitement reconnues comme des formes de harcèlement au travail (직장 내 괴롭힘).

Les règles non écrites du verre

Au-delà du service à deux mains, quelques codes reviennent systématiquement :

On ne se sert jamais soi-même자작
On boit en tournant la tête devant un aîné
On reçoit le verre à deux mains, tête légèrement inclinée
Le verre du plus jeune reste plus bas au moment de trinquer건배

Se resservir soi-même (자작) reste le tabou le plus fort : une légende urbaine veut même que le geste porte malchance en amour. La logique est plus profonde qu'une superstition — servir et être servi est une manière d'entretenir le jeong, ce lien affectif tissé par les petites attentions réciproques, omniprésent dans les relations coréennes.

En voie de disparition : la coutume du 잔 돌리기 jan dolligi (« faire circuler son verre » : on le tend à quelqu'un, qui boit dedans avant de le faire remplir et de le retourner) recule très vite, en grande partie pour des raisons d'hygiène — un mouvement encore accéléré par le covid-19, notamment chez les plus jeunes.

소맥, 폭탄주 et 회오리주 : la chimie du hoesik

Le mélange le plus courant est le 소맥 somaek (소주 + 맥주, soju + bière), dont le « ratio d'or » le plus cité est 3 parts de soju pour 7 de bière — en pratique, chacun ajuste selon son goût. Il s'agit d'une variante moderne, moins coûteuse, du 폭탄주 poktanju (« bombe alcoolisée »), un mélange d'alcool fort et de bière que les récits font remonter à un rassemblement de magistrats et policiers à Chuncheon en 1983 — avant de se répandre dans l'armée puis les grandes entreprises.

Autre pratique de table, plus ludique : le 회오리주 hoeoriju (« shot tornade »). On laisse tomber un petit verre d'alcool fort dans un verre de bière, on couvre le dessus d'une paume ou d'une serviette, on fait tourner le tout puis on relâche d'un coup de poignet — un tourbillon se forme visiblement dans le liquide. Avec un glaçon ajouté, la variante scintillante s'appelle le « shot diamant ». Plusieurs titres de presse évoquent depuis peu la disparition progressive de ces rituels, à mesure que le hoesik recule lui-même.

Une culture en net recul chez les jeunes actifs

Les chiffres 2024-2026 racontent un vrai décrochage générationnel. La consommation quotidienne moyenne d'alcool des 20-29 ans est passée de 95,5 g à 64,8 g entre 2023 et 2024, soit plus de 30 % de baisse en un an seulement ; la part des non-buveurs ou buveurs occasionnels chez les 19-29 ans est passée de 37,9 % en 2005 à 56 % en 2024. Le nombre de bars de quartier a chuté de 46 % en huit ans (52 302 en 2018 contre 28 178 début 2026).

Plusieurs évolutions se conjuguent : le hoesik du midi (점심 회식) progresse, les transactions par carte d'entreprise sur les créneaux classiques de hoesik ont reculé de plus de 11 % en un an, et la bière sans alcool s'installe comme alternative crédible en contexte professionnel. Le mouvement 갓생 gat-saeng (contraction de « God » et 생, un mode de vie discipliné et productif) est explicitement cité comme concurrençant la culture de la boisson chez les 20-30 ans, aux côtés du sport et du développement personnel. Une nuance toutefois : plusieurs analystes parlent moins d'un effondrement que d'une relocalisation — la consommation devient plus individuelle et se déplace du hoesik institutionnel vers d'autres contextes, plus choisis.

Pour aller plus loin : l'histoire complète « Le premier hoesik d'Emma » met en scène tous les honorifiques de cette soirée, et notre article « Étiquette coréenne » couvre les autres codes sociaux du quotidien.