Le konglish : ces mots anglais qui n'existent qu'en coréen

Un 원피스 n'est pas un morceau de vêtement isolé, un 사이다 ne contient pas une goutte d'alcool, et se faire dire 화이팅 n'a rien à voir avec un combat. Bienvenue dans le 콩글리시 konglish, ce vocabulaire hybride qui ressemble à de l'anglais, se prononce presque comme de l'anglais, mais qu'un anglophone natif ne comprendra pas forcément.
Un mot-valise entré à l'Oxford Dictionary
Konglish (« Korean » + « English ») est attesté depuis 1975 pour désigner les emprunts à l'anglais intégrés au coréen — soit tronqués ou recombinés de façon non standard, soit dont le sens a dérivé une fois passés dans la langue. En septembre 2021, l'Oxford English Dictionary a même intégré 26 mots d'origine coréenne, parmi lesquels « konglish » lui-même, ainsi que « fighting », « skinship » et « PC bang » — une reconnaissance officielle de ce phénomène linguistique bien réel.
Une histoire en deux vagues
La première vague remonte à l'occupation japonaise (1910-1945) : l'enseignement du coréen étant interdit, l'anglais qui entrait dans la langue passait presque systématiquement par le japonais, sous forme de wasei-eigo (和製英語, « anglais fabriqué au Japon »). C'est ainsi que 아파트 (« apart[ment] ») ou 와이셔츠 (« white shirt », une chemise) sont arrivés en coréen déjà déformés par un premier passage au Japon.
La seconde vague suit l'arrivée des soldats américains après la capitulation japonaise du 8 septembre 1945, avec une adoption plus directe du vocabulaire anglais (le pidgin dit « Bamboo English » servait alors aux échanges entre civils coréens et GI's). Au total, jusqu'à 10 % du vocabulaire coréen actuel viendrait de l'anglais — soit plus de 30 000 mots empruntés en soixante ans.
Le lexique konglish à connaître
Le classique du genre : 서비스 ne veut jamais dire « service » au sens anglais — c'est un cadeau ou un supplément offert gratuitement (un banchan de plus, un verre offert). De la même famille : un 원피스 wonpiseu (« one-piece ») désigne une robe, pas une combinaison de plongée, et un 사이다 saida (« cider ») est un soda gazeux citron-lime — jamais du cidre alcoolisé. Le mot serait entré au Japon dès la fin du XIXe siècle pour désigner une boisson gazeuse aux fruits, avant d'arriver en Corée autour de 1905 avec un sens déjà glissé.
Autres cas amusants : une 콘센트 konsenteu (« concent[ric plug] ») est une prise électrique murale, héritage du vocabulaire électrique de l'ère Meiji au Japon ; un 오피스텔 (« office » + « hotel ») est un studio résidentiel/professionnel hybride, un mot-valise entièrement inventé en Corée en 1985 qui ne correspond à aucun mot anglais réel. Et le 스킨십 skinship, ce contact physique affectueux et non sexuel (entre amis, parent-enfant, ou en couple), est un terme qui n'existe tout simplement pas en anglais — il a pourtant rejoint l'Oxford English Dictionary en 2021.
Enfin, 파이팅 / 화이팅 paiting / hwaiting, issu de « fighting spirit » abrégé, n'a plus rien d'un combat : c'est l'équivalent d'un « vas-y ! » ou « courage ! » lancé à quelqu'un avant un examen, un match ou un rendez-vous important.
Le konglish ne meurt pas, il se recycle
On pourrait croire que ce mécanisme appartient au passé. En réalité, les enquêtes 2025-2026 sur les néologismes coréens montrent que la majorité des expressions les plus utilisées aujourd'hui mêlent encore un mot étranger à la grammaire coréenne. Mais la tendance a changé de forme : plutôt que d'inventer de nouveaux faux-amis comme 원피스 ou 사이다 en leur temps, le coréen contemporain recycle surtout d'anciens konglish toujours très vivants — 하드캐리 hadeukaeri (« hard carry », porter une équipe ou une prestation à bout de bras, omniprésent dans le fandom K-pop), 언택트 untact (« un- » + « contact », un néologisme 100 % coréen né vers 2018-2020 toujours central dans le vocabulaire marketing), ou 인싸/아싸 (« insider »/« outsider » tronqués).
À côté de ça, les emprunts vraiment nouveaux — 플렉스 peullekseu (« flex », étaler sa richesse) ou 고트 (« GOAT ») — ont plutôt tendance à garder leur sens anglais d'origine, sans le détourner. Le konglish « classique », celui qui invente un sens totalement nouveau, semble donc moins un chantier actif qu'un patrimoine linguistique déjà constitué… et qui reste utilisé au quotidien par tout le pays.