Le « fan death » : pourquoi certains Coréens craignent le ventilateur la nuit

Dormir dans une pièce fermée avec un ventilateur électrique allumé pourrait-il être mortel ? En Corée, cette idée porte un nom : 선풍기 사망설 seonpunggi samangseol, « la théorie de la mort par ventilateur ». Elle a même reçu une mise en garde officielle en 2006 — avant d'être scientifiquement enterrée en 2010. Voici son histoire, et celle d'autres superstitions coréennes bien réelles.
Une croyance vieille d'un siècle
La date exacte de naissance de cette croyance reste floue — les sources coréennes elles-mêmes divergent entre 1918, 1927 et plus largement « la fin des années 1910-1920 ». Ce qui est documenté : dès 1927, le quotidien Jungoe Ilbo (aujourd'hui disparu) publiait un article sur une supposée « maladie du ventilateur » (선풍기병), provoquant maux de tête et paralysie faciale. En 1935, un autre journal de l'époque, le Maeil Shinbo, rapportait des cas d'enfants qui seraient morts en s'endormant devant un ventilateur. Une théorie très répandue veut que le gouvernement sud-coréen ait inventé ou entretenu ce mythe dans les années 1970 pour limiter la consommation électrique pendant le choc pétrolier — mais la croyance étant documentée près de 50 ans plus tôt, cette explication a surtout l'air d'être une légende urbaine... sur la légende elle-même.
Un vrai avertissement officiel, en 2006
Voici la partie la plus solidement vérifiable de l'histoire : le 14 juillet 2006, l'organisme public Korea Consumer Protection Board (aujourd'hui Korea Consumer Agency) a bien classé « l'asphyxie liée aux ventilateurs et climatiseurs » parmi les accidents domestiques les plus fréquents de l'été, en citant 20 cas signalés entre 2003 et 2005. L'explication avancée à l'époque : une exposition prolongée provoquerait une hypothermie et une baisse de la concentration en oxygène de l'air. Les recommandations officielles ? Utiliser la minuterie, faire osciller l'appareil, laisser une porte entrouverte.
Pourquoi c'est physiquement impossible
Deux mécanismes ont longtemps été avancés. L'hypothermie d'abord : selon les experts cités dans la presse coréenne, une hypothermie mortelle exige une chute de la température corporelle centrale d'environ 8 à 10°C — un simple flux d'air, même prolongé, ne peut pas produire cet effet chez une personne en bonne santé. L'asphyxie ensuite : un ventilateur ne fait que brasser l'air déjà présent dans la pièce, il n'en consomme ni n'en produit — et une chambre standard n'est de toute façon jamais parfaitement hermétique. Les autopsies des cas invoqués au fil des décennies ont systématiquement révélé des causes indépendantes du ventilateur : maladies cardiovasculaires préexistantes, intoxication alcoolique, ou simplement absence d'investigation plus poussée.
Selon un point diffusé en 2024 sur la radio coréenne YTN, la couverture médiatique alarmiste se serait largement arrêtée après 2008, et la majorité de la société coréenne ne croirait plus à cette rumeur aujourd'hui — devenue, chez les plus jeunes, un objet de moquerie en ligne plutôt qu'une vraie crainte. Un reportage de NPR en 2015 montrait toutefois des Coréens plus âgés continuer, par habitude, à éviter le ventilateur fermé la nuit.
D'autres superstitions, bien vivantes
Le chiffre 4 (사) se prononce comme le mot sino-coréen pour « mort » (死) — une homophonie porte-malheur partagée avec la Chine et le Japon. Résultat très concret : des ascenseurs affichent « F » à la place de « 4 », certains hôpitaux évitent d'attribuer ce numéro à une chambre. Écrire le nom d'une personne vivante à l'encre rouge reste également mal vu — l'origine la mieux confirmée remonte aux registres familiaux traditionnels (족보), où le rouge servait justement à inscrire les noms des personnes déjà décédées. Rêver d'un cochon (돼지꿈), à l'inverse, est considéré comme un très bon présage annonçant une rentrée d'argent — assez pour pousser beaucoup de Coréens à acheter un billet de loterie le jour même. Quant à siffler la nuit, le dicton original parle en réalité de jouer du piri (une flûte traditionnelle), pas de siffler des lèvres : « si l'on joue de la flûte la nuit, des serpents sortent » — une phrase qu'on pense aujourd'hui inventée par des parents pour dissuader les enfants de faire du bruit après la tombée de la nuit, plus qu'une vraie croyance surnaturelle à l'origine.
Le Korea Herald rapportait en 2024 le témoignage d'une Coréenne de 33 ans à propos d'un rituel porte-bonheur : « Ce n'est pas que j'y crois, mais je me suis dit qu'on n'avait rien à perdre à le faire. » Beaucoup de ces gestes se perpétuent aujourd'hui par respect pour les aînés de la famille plus que par croyance personnelle — certains, même modernisés : remplacer une offrande rituelle traditionnelle par une version pratique achetée en ligne, par exemple.